Une des multiples erreurs dans la politique de recherche actuelle

Posted by fmn on février 18, 2009 at 5:04 .

    Ceux qui me connaissent se doutent que je fulmine depuis quelques semaines en regard des évènements universitaires récents. Ayant été (très fortement) pris par une foultitude d'activités non-reportables (dont des tentatives pour secouer mes collègues), je n'ai encore pas eu le temps d'écrire un billet à ce propos. Le voici donc.

    Mise en situation

    Il y quelques mois la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) a été votée et adoptée avec un soutien assez significatif des conseils des universités. Cette loi contient un ensemble de dispositions transférant des compétences budgétaires de l'état aux universités. Les objectifs étant de "rendre l'université attractive", "sortir de la paralysie de la gouvernance actuelle" et "rendre la recherche universitaire visible à l'échelle internationale" (voir sur le site de la nouvelle université, chargé d'expliquer la réforme). Pour arriver à ces résultats le principe sous-jacent (du point du vue du gouvernement) est que des universités autonomes seront plus attractives/efficaces/visibles du fait d'une mise en concurrence. On retrouve là, les éléments classiques d'une théorie selon laquelle la mise en concurrence fait émerger le meilleur.

    Pour que cette LRU soient applicable, il faut évidemment que chaque université dispose d'une possibilité de gestion de son personnel (essentiellement des enseignants-chercheurs). C'est à ce moment que le fameux décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs arrive (voir le texte du décret sur le site de sauvons l'université).

    Ce que le décret prévoit (entre autres)

    Je reproduit ici les paragraphes les plus critiqués du décret dans se version retouchée récemment par la ministre :

    • La modulation de services entre les différentes activités des enseignants-chercheurs s'envisage sur la totalité du temps de travail de référence dans la fonction publique. Ce temps de travail de référence est constitué pour les enseignants-chercheurs :
    • Pour moitié, par les services d'enseignements déterminés par rapport à une durée annuelle de référence égale à 128 heures de cours ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques ou toute combinaison équivalente en formation initiale. Ces services d'enseignements s'accompagnent de la préparation et du contrôle des connaissances y afférents.
    • L'activité d'enseignement est évaluée de manière régulière, au moins tous les quatre ans, par le conseil national des universités (CNU) [...], au vu de l'avis émis par le conseil d'administration en formation restreinte sur les activités pédagogiques et la tâches d'intérêt collectif;
    • Pour moitié, par une activité de recherche soutenue et reconnue comme telle par une évaluation régulière réalisée, au moins tous les quatre ans, par le CNU [...]
    • Le président [...] arrête les décisions individuelles d'attribution de services des enseignants-chercheurs dans l'intérêt du service, après consultation du directeur de la composante et du directeur de l'unité de recherche concernés. Il peut compter un nombre d'heure d'enseignement inférieur ou supérieur au nombre d'heures de références [...].
    • La modulation de service ne peut aboutir à ce que le service d'enseignement soit inférieur à 42 heures de cours magistral ou 64 heures de travaux pratiques ou dirigés ou toute combinaison équivalente. Elle doit en outre laisser à chaque enseignant-chercheur un temps significatif pour les activités de recherche.
    • Lorsque les activités d'un enseignant-chercheur sont favorablement évaluées, par le CNU, sur la base de critères rendus publics, son service d'enseignement ne peut être fixé, sans son accord, au delà du service de référence

    Les conséquences concrètes

    Il est clair qu'a la lecture des paragraphes du décret, la procédure qui aura lieu tous les quatre ans est la suivante :

    • l'enseignant-chercheur écrit un rapport d'activité,
    • le CNU émet une évaluation,
    • le président d'université (avec ses conseils) module le service de l'enseignant-chercheur

    Pour simplifier (et tout le monde est d'accord la dessus), un enseignant-chercheur mal évalué verra son service d'enseignement augmenter. Son temps disponible pour la recherche diminuera donc. Le mouvement universitaire actuel est principalement née de cette possibilité.

    Les lecteurs attentifs auront remarqués que si une limite basse au nombre d'heure d'enseignement à effectuer est fixée, aucune limite haute ne l'est, sinon de laisser un temps significatif. J'adore le flou de l'adjectif utilisé, cela me fait penser au célèbre sketch de F. Raynaud, où un militaire cuisine une jeune recrue sur le temps que met le fût du canon pour refroidir, allez-voir le sketch vous comprendrez (au passage, merci à mon grand-père d'avoir passé ces sketches lorsque j'étais petit).

    En quoi cela ne fonctionnera pas

    L'argument clef avancé par les initiateur et défenseurs du projet (le président, le gouvernement, certains collègues, ...) se résume en une phrase :

    C'est normal qu'un enseignant-chercheur qui ne fait pas de recherche fasse plus d'enseignement

    Il y a plusieurs points dans cette phrase qui est intéressant de creuser :

    1. Qu'est qu'un enseignant-chercheur qui ne fait pas de recherche ?
    2. Comment le détecter ?
    3. Est-il profitable (pour la société) qu'un tel enseignant-(chercheur) soit "puni" et chargé d'enseignements ?

    Le gouvernement (mais il n'y a pas que lui) règle d'un coup vif et tranchant les deux premières questions par un dispositif qui signifie :

    Un enseignant-chercheur sera évalué favorablement (en recherche) si son nombre de publications est jugé d'une qualité suffisante par le CNU

    Selon ce genre de dispositif, un enseignant-chercheur évalué favorablement est donc un enseignant chercheur qui trouve. Pour le gouvernement c'est logique, puisqu'il souhaite du personnel qui a "une activité de recherche soutenue et reconnue". (Encore que là, on évalue plus le coté reconnaissance que le coté travail fourni, mais bon). Je passe sur le coté difficulté à mener une bonne évaluation (de très bonnes choses ont été écrites ici et la).

    Pour moi, c'est là ou le truc cloche. Le gouvernement voudrait que chaque enseignant-chercheur soit un enseignant-chercheur qui trouve ou alors qu'il devienne enseignant tout court. De plus, il faut trouver quelque chose pour chaque période de quatre ans. Il est donc clair que si je ne trouve rien (ou peu) pendant une ou deux ériode de quatre année, je risque fortement de me retrouver avec un service d'enseignement largement augmenté, ce qui m'empêchera d'avoir du temps pour rechercher. L'étiquette "mauvais chercheur" risque d'être une étiquette difficile à décoller.

    Hors il s'avère qu'il est fréquent que des chercheurs de renom soit passé par des périodes d'inactivité totale (du point de vue des indicateurs proposés par le gouvernement). Un exemple ? Grigori Perelman ! Le mathématicien russe qui a démontré en 2003 la conjecture de Poincaré, un des problèmes fondamentaux des mathématiques modernes énoncé en 1904. Ce tour de force a été réalisé par une personnalité assez peu commune puisque Perelman a refusé en 2006 la médaille Fields (équivalent du prix Nobel en mathématique) jugeant le prix "sans intérêt".  Encore plus intéressant : "il décide de retourner à Saint-Pétersbourg en été 1995, puis disparaît quasi-complètement du milieu académique, ne publiant plus aucun travail pendant près de 7 ans.". Imaginons que le système proposé par le décret tant décrié ait été en vigueur en Russie : pas une seule communication en sept ans et Perelman devient assez rapidement un enseignant tout court. Et pfffuittt, au revoir la démonstration de la conjecture de Poincaré !

    J'aurais pu prendre comme exemple Albert Einstein et son H-index. Le H-index est un des outils dégainé de plus en plus fréquemment pour évaluer les chercheurs. Si mon H-index vaut 5, alors j'ai 5 communications qui ont été citées chacune au moins 5 fois. Il fonctionne similairement au page-rank de google. Plus de communications vous citent, plus vous êtes un bon chercheur. Or il s'avère qu'en 1905, le H-index d'Einstein aurait été de 5 justement. Pas terrible (c'est mon H-index actuellement) mais en 1905 il publie également la théorie de la relativité restreinte. Avec un système trop scrupuleux comme celui qui risque d'arriver en France, pfffuitttt, au revoir la théorie de la relativité !

    J'entends déja les critiques : tout le monde n'est pas Perelman ni Einstein. C'est évident ! Mais comment savoir si un de mes collègues au nombre de publication ridiculement bas, ne va pas pondre un truc génial dans cinq, dix ou quinze années ? C'est impossible ! On ne peut connaître à l'avance la production d'un scientifique.

    Cela me fait penser à une analyse réalisée par Lee Smolin, dans son livre "Rien ne va plus en physique ! L'échec de la théorie des cordes". Il décrit comment les laboratoires de physique fondamentale tendent à tous recruter leurs jeunes chercheurs sur le même profil : spécialiste de la théorie des cordes. Effectivement, les labos cherchent à minimiser le risque pris en recrutant un nouvel élément. Mais le risque est inhérent à la recherche.

    Il n'est pas possible de piloter la recherche à la façon d'un bulldozer. Il faut accepter de prendre un risque, d'avoir "du déchet". Il faut accepter de payer les salaires de chercheurs "non productifs" pour espérer avoir des chercheurs "productifs". Évidemment cela a un coût, mais à vouloir trop optimiser (lire ici réduire) les coûts, le risque de ne plus avoir de chercheurs "productifs" est grand.

    FMN.

    3 Comments

    • On ne pilote pas un voilier en contraignant la grande baume à la main, mais en lui suggérant des déplacements à l'aide de "ficelles" très judicieusement nommées "écoutes"

    • Daniel Lemire dit :

      Ça se tient en théorie. Le problème, en pratique, est que la majorité des professeurs ne foutent rien. Ce n'est pas qu'ils travaillent et ne trouvent pas... c'est qu'ils ne cherchent pas... point.

    • fmn dit :

      Daniel,

      je suis d'accord avec toi. Nous connaissons tous des chercheurs qui ne cherchent pas. Ce que je veux simplement mettre en évidence, c'est qu'il ne faut pas adopter de mesure trop "optimale". Ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, comme on dit en France.

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